À l’heure où le nombre de ménages équipés d’enceintes connectées approche le million en France, les rangs des acteurs du génie climatique ayant prêté allégeance à Amazon et Google ne cessent de croître. Mais cela signifie-t-il que les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont en train de devenir les faiseurs de pluie et de beau temps dans le génie climatique ? Pas si sûr.

Tout le monde veut obéir à la voix. Les fabricants de PAC, clim et chaudières sont de plus en plus nombreux à afficher fièrement « Alexa » ou « Home » compatible sur leurs nouveautés. Et ils ont de bonnes raisons de le faire. « Nous avons pu constater sur des marchés connectés plus mûrs, notamment en Allemagne et en Angleterre, que le fait pour un thermostat d’être compatible avec une enceinte connectée augmentaient les chances de vente d’un facteur multiplicatif allant de 3 à 5 », remarque Arthur Jouannic, qui suit l’évolution du marché du connecté chez le consultant spécialisé dans le génie climatique Delta-EE. Cela annonce-t-il la googlisation du confort thermique ? Amazon sera-t-il également demain le maître des équipements de production de chaud et de froid ?

Mariage forcé

« Les Gafam n’ont pas vocation à se spécialiser dans tous les domaines ni à produire eux-mêmes tous les objets connectés », souligne François- Xavier Jeuland, président de la Fédération française de domotique. « Ces derniers sont dans une logique d’écosystème qui laisse la place à des partenariats dans le domaine de la régulation. Ce qu’ils souhaitent, c’est se situer au premier niveau d’interaction avec les consommateurs ». Et pour cela ils ont besoin de pouvoir parler à la chaudière ou à la PAC. Or les équipements varient d’un pays à l’autre et il est très difficile de parler la langue de chacun d’entre eux. C’est certainement pourquoi Amazon a investi dans le thermostat connecté allemand Tado dont l’ambition n’est pas moins que de «hacker » le langage de chaque équipement pour pouvoir le contrôler finement. Un moyen pour le géant mondial du commerce d’entamer le dialogue avec les chaudières et PAC aux quatre coins du monde. Pour François-Xavier Jeuland, Amazon veut simplement nous montrer que si nous n’envisageons pas des coopérations, il avancera sans nous. « Certains acteurs imaginent encore qu’il est possible de travailler sans eux car ils ne connaitraient ni le monde du bâtiment ni la complexité du marché français. Le constat est pourtant sans appel : ils sont incontournables ». C’est dans cet esprit que la Smart Building Alliance et la Fédération Française de Domotique ont lancé, début septembre lors des Universités d’été à Bruxelles, un label « Ready to Service » adapté au résidentiel qui définit des critères minimums d’interopérabilité pour les équipements. « Le fait de le faire à l’échelle européenne, comme pour le règlement général sur la protection des données, permettrait de signaler aux Gafam qu’ils vont devoir jouer sur un terrain où nous définissons les règles », précise le président de la Fédération française de domotique. Mais n’est-ce pas un jeu risqué pour les acteurs du monde du chauffage ? « Nous ne demandons pas aux fabricants de PAC et chaudières de dévoiler tous leurs algorithmes ou d’exposer toutes les données mais simplement de publier un niveau d’API (interface de programmation) suffisant pour permettre à un tiers de s’interfacer avec leur matériel. Comme pour les autres filières, l’idée est de dire aux industriels du génie climatique : concentrez-vous sur votre coeur de métier, produire du chaud et du froid, uniformisez vos APIs et donnez les moyens aux autres acteurs de délivrer un service global de qualité ». Mais les géants allemands et nippons sont-ils prêts à accepter que les ordres donnés à leurs produits viennent d’ailleurs ?

Chaleur en abonnement « Les très gros vont encore tenter d’y aller seuls », constate de son côté Arthur Jouannic. « Un acteur comme l’allemand Bosch, leader européen de la chaudière, qui propose également des machines à laver, a de bonnes raisons de vouloir développer une solution connectée maison et en d’ailleurs déjà déployés plusieurs versions de thermostat connecté », explique Arthur Jouannic qui voit derrière cela l’enjeu majeur de garder la main sur le contrôle pour réussir la bascule d’une offre d’équipements de production de chaud et froid vers un service de confort thermique. En effet, à l’heure de Netflix, tout le monde semble réfléchir à une offre d’abonnement au confort thermique. Viessmann a déjà testé plusieurs offres en Allemagne et le fabricant de clim Français Airwell discute avec des opérateurs téléphoniques pour intégrer une couche rafraichissement dans leurs abonnements. Néanmoins, ce ne sont peut-être pas les industriels du génie climatique qui offriront la plus grande résistance à une offensive d’Amazon et Google sur le territoire français. Les plus difficiles à déloger seront surement les acteurs hexagonaux de la maison connectée qui occupent déjà bien le terrain.

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américain manqué Pour Arthur Jouannic, il y a en France des acteurs locaux bien implantés et difficiles à déloger, ce qui compliquerait fortement un plan d’invasion d’un Gafam. « Google s’est dit on va arriver en France avec notre thermostat Nest qui cartonne aux USA et on va plier le marché. Le succès fut loin d’être franc », souligne Arthur Jouannic. « Netatmo est numéro un, de loin, du thermostat connecté en France et son récent rachat par Legrand lui ouvre de nouveaux canaux B to B. Delta Dore, qui noue pas mal de partenariats avec des industriels du génie climatique comme Viessmann a déjà introduit sa solution dans plusieurs centaines de milliers de foyers », observe le spécialiste du marché connecté. Toutefois, le plus grand résistant se cache surement dans le volet roulant. « Somfy, leader du volet roulant connecté, spécialité franco- française, a déjà installé sa box chez plusieurs centaines de milliers de clients. Et aujourd’hui il pourrait bien guider le marché de la régulation connectée en se mettant dans toutes les verticales de la smarthome dont la thermique. Il propose d’ores et déjà un thermostat connecté pour la chaudière gaz et ne va pas s’arrêter là ». Autres acteurs occupant le terrain : les énergéticiens. Engie a plusieurs millions de contrat gaz et Engie Home service gère un million de contrats de maintenance. De quoi ouvrir aujourd’hui des portes pour sa nouvelle chaudière connectée maison et demain pour une clim maison pilotée depuis un centre de contrôle en interne. Mais ces protagonistes rois en notre royaume ont-ils réellement les moyens de freiner les désirs de l’empereur Amazon ? Ce dernier ne peut-il pas décider du jour au lendemain de faire un hold up sur le génie climatique français ?

Installateurs réquisitionnés

« Il y a un monde entre l’enceinte connecté et le logement connecté. Aussi puissant que soient les Gafam, ils ne savent pas proposer la bonne solution adaptée à la situation. Car ce qui leur manque cruellement c’est l’intégrateur humain et c’est pour le moins le maillon principal », remarque François-Xavier Jeuland. « En France, nous avons créé un cadre permettant d’établir un réseau de "prestataires smarthome de confiance" évalués par Afnor Certification. En faisant émerger une nouvelle génération d’acteurs à même de proposer leurs services de conseil, d’installation et de maintenance connectés, nous avons une chance de rassurer les consommateurs et de reprendre la main face à tous les géants du numérique », souligne le Président de la Fédération Française de domotique Les installateurs de chaudières et PAC ont donc là un grand boulevard. Et s’ils ne l’empruntent pas, nul doute qu’Amazon se chargera de créer son propre réseau d’indépendants estampillés Amazon Home Service, payés à la tache façon Uber, pour quadriller nos villes et nos campagnes.

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