Pouvez-vous présenter vos structures et la place qu’y occupe l’eau chaude sanitaire ?
J.-G. : Paris Habitat est un bailleur social présent en Île-de-France, sur 54 communes et 4 départements, avec 127 000 logements et quelque 285 000 habitants logés. Au service chauffage, nous pilotons les contrats d’exploitation des chaufferies, les achats d’énergie et les travaux de rénovation : 650 chaufferies, 86 000 logements chauffés, dont 75 000 disposent d’eau chaude sanitaire collective. Pour nos locataires, l’ECS représente environ 15 % des charges locatives. Surtout, contrairement au chauffage, nous n’avons pas la main sur la température de départ, maintenue fixe pour écarter le risque de légionelles. La quantité d’énergie par mètre cube est donc à peu près constante.
R.P.-J. : Ciec, filiale à 100 % du groupe Engie depuis plus de vingt ans, est spécialisée dans l’exploitation, la maintenance et les travaux sur les systèmes de chauffage et de froid en collectif. Nous sommes environ 250 personnes en Île-de-France, au service de bailleurs sociaux, dont Paris Habitat depuis quarante ans, de copropriétés et de collectivités, mais aussi d’hôtels, d’hôpitaux et de bureaux. À mesure que le chauffage pèse moins lourd, l’ECS devient le sujet central, y compris pour un exploitant.
D.L. : Pouget Consultant compte 120 personnes. La moitié de l’activité relève de la maîtrise d’œuvre CVC, fluides, thermique et carbone, en neuf comme en rénovation ; l’autre moitié du conseil et de la R&D.
Sur un bâtiment ayant fait l’objet d’une rénovation globale, l’ECS représente environ 30 % des consommations, contre 60 % pour le chauffage. Mais les écarts sont considérables en production collective : les pertes du bouclage vont de 30 % de la consommation d’ECS sur un réseau bien isolé jusqu’à 70 ou 80 % sur un réseau peu performant. Et ces pertes ont lieu toute l’année, l’été compris.
Jessica Grégoire, comment ce basculement se traduit-il sur la facture des locataires ?
J.-G. : Nos campagnes de mousseurs, de sensibilisation et d’entretien de la robinetterie ont fait baisser la consommation d’eau chaude d’environ 5 % entre 2014 et 2025, mais elle s’est stabilisée depuis trois à quatre ans. Un T3, logement représentatif du parc social, consomme aujourd’hui 31 m³ d’eau chaude par an pour environ 60 m² chauffés. Aux prix de 2025, cela donne une facture annuelle d’environ 500 € d’ECS contre 900 € de chauffage. Or, dans un immeuble réhabilité ou récent, le coût du chauffage est divisé par deux, autour de 420 €, tandis que l’ECS reste à 500 €. Elle devient alors le premier poste.
Sur une installation existante, quels leviers actionner en priorité ?
D.L. : Le calorifugeage, de loin. Chez les bailleurs sociaux, il est assez généralisé, mais certains réseaux passent dans des gaines exiguës ou inaccessibles. En copropriété, on trouve encore des colonnes montantes non isolées. Une fois le réseau isolé, il reste à traiter les points singuliers, ce qui est rarement fait et mal pris en compte par la réglementation, puis à optimiser les températures et les débits de bouclage.
R.P.-J. : Tout se joue dans une vision globale, de l’installation jusqu’au cycle de vie. Le bon dimensionnement en amont, co-construit avec le bureau d’études et le client, évite les erreurs passées : des points singuliers non isolés, donc des systèmes moins performants.
J.-G. : Nos réseaux de bouclage sont très majoritairement calorifugés. Quand nous rénovons une chaufferie, nous n’occultons pas la distribution : l’état des réseaux, leur calorifugeage et l’équilibrage font partie du diagnostic initial.
Comment décidez-vous de rénover une chaufferie, et comment arbitrez-vous entre décarbonation, économies d’énergie et coût pour le locataire ?
J.-G. : Nous ne décidons pas du jour au lendemain. Un plan pluriannuel, fondé sur l’âge des chaufferies et les alertes d’exploitation, établit la liste des sites à rénover. Les audits affinent ensuite les besoins, et nous demandons systématiquement quelles solutions ENR ou de récupération sont adaptées au site. Le socle reste la continuité de service : même sans ENR disponible, la chaufferie sera rénovée pour éviter les pannes en pleine saison de chauffe. Ensuite vient l’équilibre : a minima, l’énergie économisée doit compenser le coût d’entretien des équipements complémentaires, pour ne pas alourdir la dépense des locataires. Cet équilibre est directement lié au prix du gaz : quand le gaz est bon marché, comme avant les crises récentes, il devient plus difficile d’insérer des ENR.
Rénovez-vous en une fois ou par étapes ?
J.-G. : Plutôt en global, pour ne pas se tromper sur les puissances retenues. Mais nous ne nous interdisons pas d’avancer élément par élément quand une opportunité se présente. On peut décarboner dès maintenant en ajoutant un équipement à l’existant, sans attendre dix ans le retour de la chaufferie en programmation.
David Lebannier, faut-il traiter ensemble le chauffage et l’ECS, ou séparément ?
D.L. : En France, trois millions de logements collectifs sont chauffés au gaz collectif, et environ deux tiers disposent d’espaces extérieurs pour installer des solutions décarbonées. La solution à privilégier est alors la pompe à chaleur collective traitant les deux usages : elle revient moins cher que les solutions innovantes, et nos objectifs de neutralité carbone l’imposent. Restent un million de logements en centre urbain dense, sans espace extérieur : c’est là que des solutions innovantes, capables de se loger dans un parking, permettent de ne traiter que l’ECS. Techniquement, séparer les productions est plus efficace : une PAC dédiée au chauffage travaille à basse température et suit la loi d’eau, avec un meilleur Cop, tandis qu’une PAC dédiée à l’ECS reste en haute température toute l’année. En revanche, cela coûte plus cher, et ce n’est pas la pratique de terrain : en RE 2020, on prévoit le plus souvent les mêmes générateurs et le même schéma hydraulique pour les deux usages. La séparation a aussi une limite : une cascade de pompes à chaleur traitant les deux usages assure une meilleure résilience en cas de panne de l’une d’elles.
Rémi Pujol-Jacomi, comment l’enjeu se pose-t-il dans le tertiaire et l’hôtellerie ?
R.P.-J. : Nous avons fait le choix d’internaliser toutes nos compétences, sur le chaud comme sur le froid. En milieu occupé, notamment en hôtellerie, la continuité de service est majeure : un client qui a payé sa chambre veut sa douche matin et soir. Nous partons donc des besoins et des ressources locales pour construire une solution qui garantisse le confort et la sécurité sanitaire, la légionelle restant un point de vigilance. Sur le principe des équipements séparés, je rejoins David.
Vous avez présenté deux chantiers récents menés ensemble. Le premier, Enerdrape, repose sur des panneaux géothermiques posés sur des parois enterrées.
J.-G. : C’est une résidence du 11e arrondissement, un immeuble de la fin des années 1970, 72 logements, déjà réhabilité thermiquement il y a une dizaine d’années : les besoins de chauffage avaient baissé, pas l’ECS. L’immeuble dispose d’un parking souterrain sur deux niveaux. Ciec nous a présenté la solution de l’entreprise suisse Enerdrape : des panneaux très fins posés contre les parois enterrées en contact avec la pleine terre, reliés à un réseau hydraulique et à une pompe à chaleur eau-eau géothermique. Nous avons installé 145 panneaux, soit environ 145 m², sur les deux niveaux. La PAC préchauffe l’ECS et, quand les besoins baissent l’été, peut reprendre le recyclage. L’annonce initiale était de 25 % de taux de couverture, recyclage inclus. Après un an et un été complet, nous sommes à 37 % de couverture à l’année, jusqu’à 50 % l’été. Concrètement, le volume de gaz des mois estivaux a été divisé par deux par rapport à l’année précédente. L’entretien supplémentaire, limité à la surveillance de la PAC puisque les panneaux n’en demandent pas, est compensé par l’économie de gaz : l’équilibre pour les locataires est respecté.
Rémi Pujol-Jacomi, qu’implique la mise en œuvre, et la solution est-elle duplicable ?
R.P.-J. : Un chiffre résume la simplicité : trois mois de déploiement pour de la géothermie sans forage dans Paris, ce qui est assez exceptionnel, afin de couvrir 37 %, soit environ 15 à 20 % d’ENR chauffage et ECS à l’échelle du bâtiment. Le premier enjeu a été le repérage : identifier, parmi nos parkings souterrains, les murs en contact avec la terre. Nos équipes ont ensuite dimensionné l’installation avec Enerdrape, notre partenaire, et calculé le puisage géothermique sur cinquante ans. L’objectif est bien de dupliquer : nous travaillons en R&D avec le fournisseur sur des alternatives pour exploiter aussi les murs aujourd’hui inutilisables.
Le second chantier, Régeneau, récupère l’énergie des eaux usées (voir notre reportage p. 38).
J.-G. : C’est plus récent. Toujours dans le 11e arrondissement, un immeuble de la même époque, 42 logements, chaufferie gaz, parking souterrain sur deux niveaux, mais des murs en pierre incompatibles avec les panneaux. En revanche, le réseau d’eaux usées passe à proximité.
Cette solution québécoise ne récupère pas seulement l’énergie des eaux grises, mais celle de toutes les eaux usées : eaux grises, eaux vannes et eaux pluviales.
Elle s’adresse donc à des réseaux non séparatifs, ce qui la rend compatible avec le bâti existant. Un séparateur, en amont, ne prélève que la partie liquide des effluents pour en récupérer les calories, transmises par pompe à chaleur au préchauffage de l’ECS. Depuis la mise en service, l’eau préchauffée repart vers la chaufferie régulièrement à 52 ou 54 °C. Nous n’avons pas embarqué le recyclage dans ce procédé.
Le taux de couverture attendu se situe entre 25 et 45 %, l’inconnue étant l’apport des eaux pluviales, froides mais abondantes, qui offrent à la pompe à chaleur un volume de travail supplémentaire.
Rémi Pujol-Jacomi, que retenez-vous de ces deux réalisations ?
R.P.-J. : Que pour dupliquer, il faut des chiffres, donc instrumenter les installations. Cela permet d’interpréter les résultats et de maintenir les systèmes plutôt que d’avancer à l’aveugle. Nous redonnons aussi une vie à des parkings souterrains avec des solutions sans bruit ni gêne visuelle pour les occupants. Panneaux géothermiques ou récupération sur eaux usées, le parking devient un gisement.
David Lebannier, quel regard portez-vous sur ces solutions qui ne traitent qu’une partie du besoin ?
D.L. : Elles ont leur place quand on ne peut pas faire autrement. Sur certains projets, on a parfois le sentiment de cocher la case « innovant » et de s’en satisfaire, alors qu’une solution traitant les deux usages aurait décarboné plus franchement : c’est possible sur environ 60 % du parc collectif au gaz. Pour la portion où ce n’est pas envisageable, ces solutions sont une bonne nouvelle. Je fonde beaucoup d’espoir sur la récupération sur eaux usées, surtout si l’apport des eaux pluviales relève les taux de couverture.
Faut-il toujours remplacer une ECS collective par une ECS collective, ou l’individuel a-t-il un intérêt ?
D.L. : Quand on part d’une installation collective, la voie est de la conserver. Mais certains acteurs, comme le bureau d’études Enertech, s’interrogent, devant le poids des bouclages, sur l’intérêt de productions électriques individuelles très simples : un ballon très bien isolé, pilotant mieux sa température, éventuellement compartimenté pour ajuster le volume aux besoins réels, et capable de jouer sur la flexibilité électrique. Ce n’est pas à généraliser, mais cela mérite un examen économique global.
R.P.-J. : Mon pronostic ira à mon camp, le collectif, car il permet d’amener des ENR en pied d’immeuble, sur la géothermie notamment, et d’en garder la maîtrise pour un bailleur. Mais l’individualisation du seul chauffage, couplée à une ECS restée collective, peut être un mix intéressant.