Présidente du Groupement des professionnels des certificats d'économie d'énergie (GPCEE), Florence Liévin défend un mécanisme critiqué mais irremplaçable. Entre continuité assumée et nécessaires réformes, elle détaille les enjeux de la sixième période qui démarre en 2026.

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Le lancement de la sixième période des certificats d'économie d'énergie marque-t-il une rupture ?

Non, et c'est peut-être là une déception pour certains. Les ambitions de transformation profonde esquissées durant l'été 2023 – intégration d'un critère carbone, versement des primes en fonction des économies réelles – n'ont pas survécu aux changements de gouvernement successifs. Cette sixième période s'inscrit dans la pure continuité de la cinquième. Cela dit, l'augmentation de l'obligation est substantielle, cohérente avec nos engagements climatiques et la directive européenne sur l'efficacité énergétique. Le dispositif reste indispensable : c'est l'unique mécanisme permettant à la France de justifier ses économies d'énergie auprès de Bruxelles.

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Le bâtiment demeure-t-il le secteur dominant ?

Largement. En janvier 2026, 77 % des primes CEE concernaient encore le bâtiment – 15 % pour le tertiaire, le reste pour le résidentiel. Certes, le bonus écologique et le leasing social constituent de nouveaux gisements intéressants, mais les transports ne représentent que 4 % des primes distribuées. Quant à l'industrie, son traitement reste incertain. Le 71e arrêté, adopté à l'été 2025, a abrogé de nombreuses fiches productives tant en économies d'énergie qu'en impact carbone. Leur retour en ce début de sixième période constitue une revendication forte de la profession.

Mais globalement, le bâtiment reste le grand gagnant.

Les critiques récurrentes – Cour des comptes, Conseil d'analyse économique, UFC-Que Choisir – ébranlent-elles votre confiance dans le système ?

Au contraire, elles renforcent notre détermination. Nous partageons largement ces constats, même si nous n'aurions évidemment pas employé des termes aussi sévères – ce dispositif fait vivre notre profession. Mais des dérives ont eu lieu. La question de la fraude, celle de la gouvernance, les fameux « stop and go » qui déstabilisent les filières : tout cela appelle une réforme en profondeur. Le dispositif a déjà beaucoup apporté, et il peut encore davantage si nous parvenons à le raffiner, à le sophistiquer. Sans quoi les attaques, y compris politiques, continueront.

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Vous avez publié une étude sur les bénéfices et co-bénéfices des CEE. Que cherchez-vous à démontrer ?

Que malgré toutes les critiques, le dispositif apporte énormément : économies d'énergie, réduction carbone, soutien à l'emploi, amélioration de notre balance économique. Nous voulions sortir d'une forme d'amnésie collective qui réduit les CEE à une simple ligne sur la facture d'énergie. Certes, c'est une contribution, mais c'est avant tout une aide proportionnée aux économies réalisées et adaptée aux niveaux de revenus. Il fallait remettre l'église au centre du village : oui, critiquons le dispositif tel qu'il fonctionne, mais n'oublions pas tout ce qu'il permet.

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Cette contribution pèse-t-elle équitablement sur tous les consommateurs ?

Les CEE proviennent d'une contribution sur les factures d'énergie – électricité, gaz, carburants. Les particuliers et les entreprises tertiaires en sont les contributeurs quasi exclusifs. Et 77 % des primes reviennent effectivement au bâtiment, donc aux contributeurs. Mais un angle mort demeure : les locataires. Ils n'ont ni la possibilité ni la responsabilité de réaliser des travaux dans leur logement. Jusqu'à présent, ils étaient lésés. L'ouverture sur la mobilité – le leasing social pour les ménages modestes – constitue un début de réponse, vraisemblablement insuffisant. Il faut poursuivre ce travail pour que les contributeurs directs soient réellement les bénéficiaires premiers.

Regrettez-vous le monopole de l'Anah sur la rénovation d'ampleur ?

C'est bien plus qu'un regret : c'est presque une honte. Imaginez qu'on dise du jour au lendemain à un boulanger qu'il ne peut plus faire de pâtisserie, que c'est désormais la mairie qui s'en charge. C'est exactement ce qui s'est passé. Nous opérions sur un marché ouvert et, quasi sans concertation, on nous a interdit d'intervenir. Atteinte à la liberté d'entreprendre, à la libre concurrence. Les arguments avancés – guichet unique pour plus de lisibilité, lutte renforcée contre la fraude – n'ont pas vraiment convaincu. Deux ans après, je ne suis pas persuadée qu'on ait beaucoup progressé sur ces deux points. Et le corollaire est délétère : le cours du CEE précarité a plus que doublé, passant de 8 à 16 euros le MWh cumac, du fait de la raréfaction de ce gisement que détient l'Anah et qui n'est pas remis sur le marché. Bilan : on a sorti des acteurs privés, alourdi la facture pour tous les Français, et fini par fermer un guichet saturé.

La rénovation globale dans le tertiaire prendra-t-elle le même chemin ?

Heureusement, non. L'écosystème apprend de ses erreurs. La question de l'audit – qui permettait de faire varier le montant de la prime selon les économies estimées – est totalement exclue de cette future fiche. Il y aura peut-être des audits, mais ils ne conditionneront pas la prime. Ce nouveau dispositif va bonifier des bouquets de travaux. On repart des fiches d'opérations standardisées actuelles : quand on les combine, on applique un coefficient multiplicateur. Condition préalable : réaliser au minimum deux gestes d'isolation, avec une bonification qui ne pourra excéder un coefficient de 5. Ensuite, chaque fiche supplémentaire – une GTB, par exemple – pourra elle aussi être bonifiée jusqu'à 5. On incite ainsi à cumuler les gestes pour atteindre une vraie rénovation globale. Et l'isolation revient au cœur du dispositif, ce qui est pertinent : mieux vaut intervenir dans un bâtiment isolé. Or ce secteur a été maltraité ces dernières années.

L'Anah vient d'ailleurs de supprimer l'aide à l'isolation des murs pour 2026…

Exactement. Les signaux envoyés aux professionnels ne sont pas les bons. Nous restons convaincus qu'il faut d'abord réduire les besoins avant de chercher à y répondre. Cette fiche tertiaire représente néanmoins un gisement important, susceptible de porter l'activité des délégataires et des entreprises du bâtiment en 2026 et 2027. Elle concernera aussi bien le petit commerce de quartier que les grands bâtiments publics, les bureaux, les entrepôts logistiques. C'est toute la difficulté : proposer une fiche unique pour couvrir des typologies très hétérogènes. Nous aurions préféré la tester d'abord dans certains secteurs – hôtellerie, restauration, bureaux – avant de la généraliser. Ce n'est pas le choix retenu. Des ajustements seront sans doute nécessaires.

Le ministre de l'Industrie a récemment annoncé que les bonification CEE ne concerneraient que les pompes à chaleur air-eau dont les circuits frigorifiques sont assemblés en France. Est-ce un tournant ?

C'est même une de nos recommandations dans l'étude sur les co-bénéfices. Les consommateurs français financent les CEE : il est logique que cette valeur reste sur notre territoire, ou a minima dans l'espace économique européen. Concrètement, cette mesure vise à freiner les fabricants chinois. Ils sont très agiles et s'adapteront, certes, en rapatriant une partie de leur production en Europe – une part sans doute mineure. Mais c'est un signal positif. Deux fiches vont intégrer cette préférence européenne. Notre souhait : que l'ensemble du dispositif pompe à chaleur bascule dans cette logique, et même au-delà – ventilation, isolation. Le dispositif est financé par les consommateurs français, il doit bénéficier avant tout à notre territoire. C'est aussi cela, faire des CEE un véritable outil de souveraineté énergétique.

Florence Liévyn en trois dates

2016 : déléguée générale de Coénove

Depuis 2021 : responsable des Affaires publiques de Sonergia

Depuis 2023 : présidente du GPCEE