Comment passe-t-on de la peur des coupures de courant en 2022 à celle des prix négatifs en 2025-2026 ?
Audrey Zermati : En 2022, se cumulaient plusieurs facteurs défavorables : une disponibilité dégradée du parc nucléaire, une production hydraulique au plus bas depuis 1976 et la guerre en Ukraine.
Aujourd’hui, le déséquilibre est inverse : une production très abondante face à une consommation en retrait de 6 % par rapport aux niveaux d’avant la crise sanitaire. Cette sobriété tient à plusieurs facteurs : les effets durables du plan de sobriété, des prix qui ont grimpé de 45 % entre 2022 et 2023 et surtout un développement très soutenu des énergies renouvelables. Entre 2000 et 2015, le rythme de développement des ENR atteignait environ 3 TWh/an ; entre 2021 et 2025, il est passé à 9 TWh/an. Cette production abondante, injectée dans un réseau dont la consommation stagne, génère mécaniquement des épisodes de prix très bas, voire négatifs.
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Qu’est-ce que cela signifie pour un acteur tertiaire ou pour un particulier ?
A.Z. : Le tertiaire pèse 28 % de la consommation d’électricité en France, et les leviers pour piloter et décaler cette consommation existent. Pourtant, c’est un gisement inexploré, les fournisseurs n’ayant pas encore construit les offres qui rendent la flexibilité accessible et attractive. L’industrie électro-intensive a depuis longtemps intégré le prix de l’énergie dans ses raisonnements.
Pour les particuliers, la situation est paradoxale. Beaucoup ont intégré la notion d’heures pleines et d’heures creuses, mais la grande majorité reste sous tarifs réglementés, ce qui les isole des mouvements du marché spot, une protection qui leur fait cependant manquer des opportunités de réduire leur facture.
Les fournisseurs d’électricité doivent désormais se différencier par leur offre. Audrey Zermati, (Luciole)
Pourquoi ce sujet concerne-t-il les professionnels du génie climatique ?
Anne-Sophie Périssin-Fabert : La première grande évolution, c’est l’électrification des usages. Pour les professionnels du CVC, les pompes à chaleur vont s’imposer encore davantage, mais de nouvelles questions vont aussi émerger chez leurs clients : au-delà du dimensionnement et des performances techniques, ils voudront savoir si leur PAC sera compatible avec les nouvelles offres tarifaires dynamiques. Pendant dix à quinze ans, les feuilles de route des équipementiers se sont concentrées sur le « consommer moins ». Depuis 2022, la question du « consommer mieux » revient en force : il faut des équipements capables de dialoguer avec d’autres acteurs pour créer des services énergétiques à valeur ajoutée.
Le sujet du pilotage, qu’Ignes porte depuis longtemps, va-t-il changer de dimension ?
A.-S. P.-F. : Absolument. Jusqu’ici, le pilotage visait à avoir la bonne température dans la bonne pièce au bon moment. L’enjeu est désormais d’orienter la consommation des équipements (PAC, borne de recharge…) vers les moments les plus avantageux, en optimisant les programmes à la journée.
On a pourtant installé 14 millions de compteurs Linky. N’était-ce pas déjà cette promesse ?
A.Z. : Linky permet aux gestionnaires de réseau de faire la maintenance à distance, et offre au consommateur un suivi de sa consommation en temps quasi réel : c’est la première étape indispensable. Mais Linky seul ne suffit pas à faire du pilotage. Il faut compléter l’installation par d’autres équipements dans le logement ou le bâtiment tertiaire.
A.-S. P.-F. : Linky est un maillon important de la chaîne, sur lequel on s’appuie déjà pour le pilotage des ballons d’eau chaude. Mais il recèle une richesse qu’on ne sait pas encore pleinement exploiter, faute de standardisation technique suffisante. Nous espérons que le plan d’électrification permettra d’avancer sur ce point. Linky fournit les signaux tarifaires ; encore faut-il pouvoir les transformer en consignes exécutées par les équipements. C’est un acquis précieux pour la France, qu’il serait dommage de ne pas utiliser à bon escient.
Comment fait-on pour qu’une PAC ou un chauffe-eau aille chercher ces prix bas ?
A.-S. P.-F. : Tout commence par le choix d’un équipement conçu pour la flexibilité. Sur les ballons d’eau chaude, on voit émerger des solutions qui fragmentent le volume en plusieurs couches pour ne chauffer qu’une partie de l’eau selon les besoins. Les équipements doivent aussi embarquer des comportements réseau adaptés : ils ne doivent pas redémarrer à pleine puissance après une coupure, sous peine de provoquer un appel de charge massif. Le pilotage peut ensuite être assuré par une intelligence intégrée à l’équipement ou par une solution externe, avec un principe simple : à telle heure, tu consommes, parce que c’est le moment le plus favorable. Il faut enfin anticiper l’étape suivante : un ménage qui commence par une PAC ajoutera peut-être un véhicule électrique. Mieux vaut choisir des solutions évolutives et interopérables.
Ces équipements doivent-ils réagir en temps réel aux prix du marché ?
A.Z. : Pas nécessairement. Les prix spot sont connus vingt-quatre heures à l’avance. On peut donc pratiquer la flexibilité dynamique programmée : la veille, on envoie à l’équipement le calendrier optimal de consommation. La grande majorité des usages peut être traitée ainsi, sans avoir recours au temps réel.
Qu’est-ce que cela change pour un particulier équipé d’une PAC ?
A.Z. : Il faut distinguer deux mécanismes. Le premier consiste à confier l’accès à sa PAC à un opérateur de flexibilité, qui module son fonctionnement pour rendre des services au réseau. Cela est possible quel que soit le fournisseur, même au tarif de base. La rémunération qui en résulte se situe entre 150 et 200 € par an : un appoint appréciable, sans être décisif.
Le deuxième mécanisme, plus puissant, est la tarification dynamique : s’abonner à un fournisseur qui répercute les prix spot. Dans des configurations favorables, par exemple une semaine ensoleillée et venteuse, les prix peuvent être négatifs presque toute la journée. En cumulant le passage d’un système gaz à une PAC (qui divise la facture énergétique par deux à trois) et une tarification dynamique optimisée, le gain total devient très significatif. Des membres de Luciole proposent d’ailleurs les deux services simultanément.
La flexibilité peut-elle devenir un argument commercial pour vendre une PAC ?
A.-S. P.-F. : Il faut raisonner en mensualités plutôt qu’en coût d’investissement initial. On rembourse chaque mois une partie du capital, mais dans le même temps, on économise sur sa facture d’énergie, divisée par deux à trois par rapport à un système gaz. La flexibilité et les tarifs dynamiques viennent encore amplifier ce gain. À titre d’illustration, en autoconsommation solaire, il est possible de couvrir jusqu’à 80 % des besoins en ECS gratuitement ; on peut raisonnablement envisager un résultat comparable pour un ménage équipé d’une PAC pilotée. Il faut aussi relativiser le coût de la connectivité : dans le prix global d’une PAC, c’est marginal, mais c’est ce qui conditionnera l’accès aux gains futurs. Notre étude avec le CSTB montre par ailleurs que la gestion fine de la température pièce par pièce, couplée à la commande des protections solaires, permet jusqu’à 30 % d’économies d’énergie en maison individuelle.
Pourquoi un consommateur ferait-il confiance à son fournisseur ?
A.Z. : La question est légitime. Historiquement, la relation était unidirectionnelle : on vend des kWh, le client consomme. Depuis les crises énergétiques, les consommateurs sont beaucoup plus attentifs à leur facture et à leurs options contractuelles. La fidélisation passe désormais par le service. La réglementation européenne permet en outre à tout consommateur de changer de fournisseur librement, ce qui oblige les acteurs à se différencier par la qualité de leur offre. On voit d’ailleurs émerger, y compris chez certains acteurs historiques, des formules intégrant des plages horaires avantageuses.
Comment Ignes aborde-t-elle la question de la neutralité des systèmes ?
A.-S. P.-F. : La réponse tient en deux mots : standardisation et interopérabilité. Les industriels d’Ignes proposent des gestionnaires d’énergie domestique qui font le lien entre les différents équipements du logement de manière pérenne. L’enjeu est double : que l’équipement puisse évoluer au fil des usages, de la PAC au véhicule électrique, et que le consommateur puisse librement choisir son fournisseur ou son agrégateur sans avoir à tout reconfigurer à chaque changement. C’est un travail que nous menons activement, notamment à travers des partenariats entre membres de Luciole et d’Ignes.
La question se pose aussi du côté des données. À qui appartiennent-elles ?
A.Z. : Les données doivent rester la propriété du titulaire de l’équipement. Pour qu’un tiers opérateur de flexibilité puisse y accéder, un accord explicite est requis. Ce cadre réglementaire, conçu pour protéger les consommateurs, peut cependant compliquer la mise en œuvre des services de pilotage. Faciliter cet accès, dans le respect des droits des utilisateurs, est un combat que Luciole mène activement. Sur les offres « bundle » associant fourniture et équipement, des discussions sont en cours au niveau législatif. Je reste prudente : commencer l’évangélisation des tarifs dynamiques en liant le consommateur à un fournisseur risque de freiner l’adoption plutôt que de la favoriser.
Comment voyez-vous évoluer les équilibres entre équipementiers, fournisseurs e t agrégateurs ?
A.-S. P.-F. : Personne ne sait encore quel modèle s’imposera. Ce qui est certain, c’est que nous sommes interdépendants : aucun système ne fonctionnera sans équipements intelligents dans le logement, et aucune offre ne tiendra sans fournisseurs capables de travailler sur les marchés de l’énergie, ce qui est un vrai métier. L’enjeu est d’assurer une concurrence loyale pour que le consommateur ait un choix réel.
* L’Union pour une consommation intelligente et optimisée de l’énergie rassemble une trentaine d’entreprises qui proposent des services d’efficacité énergétique et d’optimisation de la consommation.