Je regarde l'émission :
Avant même de parler bâtiment, où en sommes-nous sur le plan climatique ?
Simon Huffeteau : L'année 2025 donne déjà la mesure : troisième été le plus chaud depuis 1900. La vague de chaleur du 8 au 19 août a concerné 40 % de la population et s'est traduite par une hausse de 5 % de la mortalité, sans oublier neuf accidents du travail mortels possiblement liés à la chaleur recensés par Santé publique France. Or 2025 restera sans doute l'un des étés les plus frais du siècle : à l'horizon 2050, on anticipe un doublement du nombre de jours de vagues de chaleur, qui ont déjà triplé depuis 1990. À cela s'ajoute l'îlot de chaleur urbain : par ciel clair et vent faible, on relève la nuit jusqu'à 5 à 10 °C de plus en centre dense qu'en périphérie. La chaleur anthropique des voitures et des climatiseurs, l'inertie du bitume, tout cela s'accumule. La question n'est plus de savoir s'il faut s'adapter, ni quand, mais comment.
Quels leviers pour rafraîchir la ville elle-même ?
S.H. : Notre avis sur le rafraîchissement urbain, publié le 18 juin, pose une double hiérarchie. Une hiérarchie d'échelle d'abord, de la ville au quartier puis au bâti ; une hiérarchie de nature ensuite, en privilégiant les solutions passives, peu énergivores et sans effet rebond, avant les solutions actives. Concrètement, cela passe par les parcs, les plans d'eau, la gestion des eaux pluviales, les ombrages, l'albédo et les revêtements drainants. Il n'y a pas de solution miracle, mais des combinaisons bien connues. Notre outil « Plus fraîche ma ville » aide les collectivités à les articuler et à en mesurer l'effet sur la température ressentie.
Thierry Hermant, à l'échelle du bâtiment, par quoi commence-t-on ?
T.H. : Par le bâti, presque toujours. En rénovation, on agit d'abord sur les protections solaires extérieures, si possible motorisées, l'isolation et la végétalisation des toitures et terrasses, qui rafraîchissent comme à l'échelle de la ville. On travaille aussi les usages et l'agencement : en repensant la façon d'occuper un bâtiment, on gagne sur l'acceptation du confort d'été. Quand cela ne suffit pas, viennent la ventilation nocturne, le rafraîchissement par l'air hygiénique et l'action sur les températures ressenties. Dans les grands établissements scolaires que nous exploitons, le rafraîchissement adiabatique fonctionne et nos engagements de performance sont tenus, sans chercher à maintenir 26 °C en toutes circonstances : on s'autorise 27 ou 28 °C, et les brasseurs d'air font accepter ces niveaux. Ce traitement reste pourtant peu pratiqué en logement et en tertiaire, où les terminaux assurent encore l'essentiel du confort.
L'Ademe a justement instruit le sujet des brasseurs d'air…
S.H. : Notre programme de recherche Brasse 2 a testé une cinquantaine de modèles du commerce, vitesses d'air, températures ressenties et bruit à l'appui. Le constat : un brasseur, c'est 3 à 5 °C de moins en température ressentie, et donc de la souplesse sur les consignes. Dans des espaces à 28, voire 30 °C, la sensation intérieure peut rester très bonne. Nous avons aussi lancé un programme CEE, Adapt Bâti Confort, doté de 9 M€, qui instrumente une cinquantaine de bâtiments, plutôt dans la moitié sud, pour documenter les combinaisons de solutions d'adaptation les plus efficaces.
Venons-en aux pompes à chaleur. Toutes peuvent produire du froid : est-ce un chantier à part entière ?
Arnaud Kautzmann : Il faut d'abord réduire le besoin, nous en sommes tous d'accord, mais il faut aussi sortir de l'hypocrisie de la climatisation que l'on voudrait à tout prix éviter. La bonne nouvelle, c'est que toutes les pompes à chaleur, géothermiques, air-air comme air-eau, sont réversibles. Encore faut-il, selon la configuration, adapter le réseau hydraulique et les émetteurs pour atteindre le confort attendu. Le plan national d'adaptation au changement climatique présenté mi-juin confie d'ailleurs au Cepac, le centre d'expertise sur la pompe à chaleur lancé à l'initiative de l'Afpac avec l'Ademe, un état des lieux des configurations, équipements et coûts du rafraîchissement, avec à la clé une possible intégration des émetteurs dans les aides. C'est un signal fort.
La RE2020 freine pourtant ce mode froid dans le neuf.
A.K. : Nous le regrettons, oui. Près de 90 % des maisons individuelles neuves sont équipées de pompes à chaleur, sur un bâti déjà passif et bien conçu. Autant leur donner d'emblée la réversibilité, plutôt que de voir un ménage réceptionner sa maison puis réinvestir dans un second équipement pour obtenir du rafraîchissement. Il y a là un vrai gisement d'efficacité collective.
Quelle place pour les réseaux de froid, dont la PPE prévoit le triplement ?
S.H. : On compte aujourd'hui une quarantaine de réseaux de froid, contre environ un millier de réseaux de chaleur : le potentiel existe, mais l'enjeu est de cibler les bons ensembles, grand tertiaire, hôpitaux, grandes cités administratives. Leur intérêt majeur, c'est qu'ils ne contribuent quasiment pas à l'îlot de chaleur urbain, puisqu'ils puisent les calories dans une rivière ou un bassin plutôt que de les rejeter dans l'atmosphère. Restent des contraintes techniques fortes côté bâti et calorifugeage, d'où l'importance du ciblage.
Thierry Hermant, vous défendez plutôt la boucle d'eau et les émetteurs passifs…
T.H. : Dans nos bâtiments tertiaires, nous utilisons massivement l'eau glacée, en ayant appris à en remonter la température avec des émetteurs passifs et réversibles : panneaux rayonnants, îlots, plafonds, planchers et dalles actives. Avec un régime d'eau de 18-22 °C, on contient les montées en température sans contrôle drastique de l'hygrométrie. Surtout, l'obligation de décarboner le chauffage devient une opportunité pour le confort d'été. Cela condamne l'installation quatre tubes classique : on ne peut plus chauffer un bureau pendant qu'on en refroidit un autre. Notre installation idéale, c'est un change-over global, avec une bande neutre la plus large possible et, à ses extrémités, des solutions thermodynamiques air-eau, eau-eau ou de géocooling. L'intelligence artificielle prédictive appliquée à la régulation nous aide déjà à piloter cet équilibre.
La PAC air-air, elle, se vend beaucoup. Faut-il y voir un marché qui avance sans les pouvoirs publics ?
A.K. : Relativisons les chiffres. On installe environ 200 000 PAC air-eau et géothermiques par an ; pour l'air-air, on cite 800 000, mais sur un champ d'usage bien plus large. À périmètre comparable, on est plutôt entre 200 000 et 400 000. La dynamique est positive, souvent dopée par les canicules. L'enjeu n'est pas d'en installer partout, mais de trouver la bonne place, de la manière la plus sobre et la plus ordonnée possible. Et il faut faire de la pédagogie : la PAC air-air est aussi très performante en chauffage, et les économies qu'elle génère l'hiver dépassent largement sa consommation en mode climatisation.
En logement collectif, la question de l'unité extérieure reste un point dur…
A.K. : Personne ne souhaite un modèle asiatique, avec une unité sous chaque fenêtre. Le sujet vaut d'ailleurs autant pour le chauffage que pour le rafraîchissement : c'est une vraie question d'intégration architecturale, sur laquelle nous travaillons beaucoup avec l'Ademe pour le collectif. Il s'agit de faciliter l'implantation des pompes à chaleur sans dénaturer le paysage bâti.
T.H. : Pour notre part, nous adressons peu le logement et privilégions les productions centralisées. En collectif, ces productions centralisées permettent, en sortant du gaz, d'apporter une solution de rafraîchissement. Les installations sont réversibles, à condition d'agir sur les émetteurs, ce qui est parfois possible, parfois non. On peut aussi rafraîchir par les centrales de traitement d'air double flux, ce qui rejoint nos obligations de qualité d'air. À ce niveau, je vois davantage d'opportunités sur les solutions air-eau ou eau-eau que sur l'air-air, dès lors qu'il s'agit de bâtiments importants et collectifs.
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La TVA à 5,5 % sur la PAC air-air, votée en loi de finances, est annoncée pour septembre. Qu'en sait-on ?
A.K. : La date du 1er septembre est déjà un bon point, nous l'attendions depuis le début de l'année. Nous avons eu des échanges avec l'administration, mais les critères de performance ne sont pas tous finalisés. Notre mot d'ordre, comme filière, c'est que chaque ménage puisse bénéficier de cette TVA réduite à l'installation d'une PAC air-air.
L'Ademe n'est pas anti-climatisation, mais y a-t-il une ligne rouge ?
S.H. : Pas une ligne rouge formulée en ces termes. L'enjeu, depuis le début, c'est la bonne combinaison : quelles solutions pour éviter de faire entrer le chaud, pour rafraîchir, puis pour produire du froid selon les usages, et dans quel ordre. Notre guide grand public « Garder son logement au frais tout l'été », mis à jour récemment, déroule ces solutions et mentionne explicitement la PAC air-air comme froid actif. S'il fallait fixer une seule ligne rouge, ce serait le climatiseur mobile : peu performant, et qui oblige à ouvrir la fenêtre pour rejeter l'air chaud. Cela dit, il existe des situations sans alternative, et c'est un enjeu sanitaire : dans un hôpital ou un Ehpad, on a besoin de vrai froid pour maintenir une pièce à l'abri quand il fait 40, 41 ou 42 °C. Là, pas de ligne rouge.
Votre souhait le plus urgent, si une troisième vague survenait ?
T.H. : Rapprocher trois obligations, décarbonation, qualité d'air et confort d'été, en apportant des solutions simples, uniques et durables.
A.K. : Après ce plan d'électrification et ses annonces, notre mot d'ordre est d'engager le dialogue sur l'intégration architecturale, pour qu'une période de canicule ne déclenche plus la course au climatiseur mobile. Réduire le besoin de rafraîchissement, apporter le confort nécessaire et éviter les solutions les moins performantes.
S.H. : Que le plan national d'adaptation au changement climatique soit effectivement déroulé et décliné à l'échelle technique. Il intègre aussi la notion de transition juste : il faut s'assurer que ces solutions restent accessibles à tous, y compris aux ménages en précarité énergétique, ceux-là mêmes qui vivent dans les « bouilloires thermiques ».